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Brin d'histoire

Dans le Journal de l'enseignement secondaire, No 8 de février 1990, on y trouver un article: <<Rôle social de l'école: l'état de la question en 1774 et en 1886>>

Dans ce texte, issu d'un exposé présenté aux participants du séminaire de la conférence secondaire de Villars, en 1989, Charles Magnin présente les idées qui sous-tendaient les débats sur l'instructions publique en 1774 et en 1886. On peut se demander dans quelle mesure les anciennes façons de voir prévalent encore aujourd'hui.

Les débats de 1774

Ce qui frappe dans les débats, qui, autour de la réforme du Collège, opposèrent Horace-Bénédict de Saussure et Louis Bertrand -- alors tous deux professeurs à l'Académie -- c'est la hauteur des vues de l'un et de l'autre.

L'instruction publique apparaît dans cette polémique comme une réalité comportant de multiples aspects. La pensée de chacun circulant entre le général et le particulier avec beaucoup d'aisance, non sans que les points de vue divergent, et avec quelle force!

Parler d'école, c'est alors aussi déjà parler tout à la fois de la stabilité politique de l'Etat, des rapports devant prévaloir entre groupes sociaux inégaux, de la formation professionnelle des enfants, d'idéologies ou encore de l'état des savoirs.

Sur tout cela, les protagonistes de cette dispute ont des vues diamétralement opposées. L'une de leurs principales divergences a trait au rôle que l'école doit jouer dans la production des hiérarchies sociales comme à l'égard de la sauvegarde de la paix civile et de la prospérité économique. Tandis que Horace-Bénédict de Saussure veut étendre au maximum l'empire de la démocratie et charge en conséquence l'école de former l'enfant pour que, devenu citoyen, il exerce ses droits avec sagesse, Bertrand entend au contraire confiner l'exercice des droits politiques à une élite de propriétaire que leur seule richesse suffira à attacher à la stabilité de l'Etat. Il n'assigne donc à l'école aucune fonction de démocratisation de la société; elle doit se contenter de perpétuer les groupes sociaux existants, en s'assurant seulement que chacun d'eux a droit à son école et à elle seule.

Horace-Bénédict de Saussure, lui, rêve déjà d'un système scolaire unifié de la base au sommet, que chacun pourrait parcourir selon ses capacités et qui, de la sorte, fonderait quasi scientifiquement les hiérarchies sociales, en faisant très strictement correspondre niveau social et niveau de certification: "Dans les Etats où les conditions sont distinguées par les Loix, où la vocation de chaque homme est décidée par sa naissance, on peut avoir des Ecoles séparées et appropries à chaque vocation (...). Dans la République où les Loix ne distinguent aucune condition, où elles donnent à tous les Citoyens des droits égaux et un accès égal à toutes les vocations, l'Education doit être égale et commune; elle doit présenter à tous le connoissances utiles à toutes les vocations, afin que les talents seuls en décident." (Horace-Bénédict de Saussure, Eclaircissements sur le projet de réforme du Collège, Genève, 1774, pp. 112-113).

Une telle vision ignore bien sûr les inégalités de départ qui président à cette course. Horace-Bénédict de Saussure confère en outre aux sciences, et donc à leur enseignement au Collège, un rôle décisif pour le développement de la société genevoise.

Qu'ils appartiennent au parti conservateur ou au parti radical, les réformateurs scolaires de la fin du XIXe siècle transformeront ces accents en un véritable culte du progrès par la science, reléguant l'humanisme classique au rang de chose bonne pour les seuls "professeurs".

Les débats de la fin du 19e siècle

Ces débats sont tout autant globalisants que ceux d'un siècle auparavant, la différence étant qu'ils débouchent sur des réalisations concrètes auxquelles la fin du 18e n'avait pu donner lieu.

1886 ne va donc absolument pas au-delà de la conception que Horace-Bénédict de Saussure se faisait de la fonction démocratique de l'école vis-à-vis de la structure de classe de la société. Cela apparaît nettement dans cette déclaration par laquelle le Conseiller d'Etat radical Alexandre Gavard justifiait alors devant le Grand Conseil la création de bourses d'étude pour l'enseignement secondaire: "C'est là de la véritable justice, de la saine démocratie, permettre à ceux qui ne sont pas riches de faire suivre toutes leurs études à leurs enfants, s'ils sont doués d'une intelligence d'élite." (Mémorial des séances du Grand Conseil, 1886, Tome II, p. 902).

Une telle perspective demeure très éloignée de la question que notre époque , semble-t-il, entrepris de se poser: comment, via l'école, promouvoir dans un autre statut socio- économique ou peut-être plus encore dans un autre statut socio-culturel, non pas seulement la fraction la plus dynamique d'une classe sociale, mais toute cette classe ? Et cela pour faire entrer dans la préhistoire de l'humanité des conflits que Louis Bertrand ne pensait pouvoir éviter qu'en séparant le bon grain de l'ivraie.

Réfléchissant à la possibilité de créer un Collège pour les futurs "artisans" à côté du Collège qui préparait les futurs "lettrés", il écrivait en effet: "Personne plus que moi n'aima l'union, la paix, l'amitié, la concorde; mais je crois que ce seroit un mauvais moyen de procurer ces avantages que de mettre le Collège des Arts à côté de celui des Sciences; supposé que la place pût le permettre: bien loin que les jeunes gens y liassent amitié en se voyant et jouant ensemble, il est à craindre qu'ils n'y contractassent inimitié, en s'insultant et en se battant les uns contre les autres. Aujourd'hui les Classes de notre Collège se font la guerre, alors que le Collège des Arts seroit continuellement aux prises avec celui des Sciences. On avoit d'abord placé l'école de dessin près du Collège actuel; les jeunes dessinateurs voulurent aller à la cour du Collège, on se battit, on s'arracha les cheveux; il fallut des ordres sévères pour prévenir et empêcher les coups de poing, les coups de pierre, et l'on ne pût bien y réussir que lorsqu'en plaçant l'école de dessin loin du Collège, on eut mis les combattants hors de portées les uns des autres." (Louis Bertrand, De l'Instruction publique, Genève, 1774, p. 83).

Par là, l'école d'aujourd'hui ressemblait soudain à celle d'hier puisque lors du débat ayant suivi cet exposé, plusieurs personnes ont tenu à rappeler que dans un passé encore très récent, la cohabitation, dans un même bâtiment, de publics scolaires différents, avait été passablement décriée.

Charles Magnin

HBS025

En hommage à Horace-Bénédict de Saussure, le Collège de Saussure.

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Jean-Bernard ROUX
Collège de Saussure
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