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Quand le Marquis de Condorcet s'adressait à l'auteur d'un Projet de réforme du Collège de Genève...

La commémoration du bicentenaire de la Révolution française a remis en lumière quelques grandes figures de la fin du XVIIIe siècle. De cette galerie de portraits, celui de Marie Jean Antoine-Nicolas Caritat de Condorcet, le philosophe entré en politique, se détache brillamment par la grâce d'un livre remarquable d'Elisabeth et Robert Badinter et d'un film de Michel Soutter, inspiré du livre. A la recherche de documents originaux destinés à une exposition1, des enseignants du Collège de Saussure ont découvert, parmi les trésors du Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque Publique et Universitaire, une lettre autographe de Condorcet dont on trouvera ci-dessous la transcription littérale. La missive, datée du 4 avril 1774, est adressée à Horace-Bénédict de Saussure, genevois célèbre bien avant d'avoir escaladé le Mont-Blanc. Les deux hommes s'étaient rencontrés, probablement en 1770, lors du séjour que Condorcet fit avec d'Alembert chez Voltaire à Ferney. On peut tracer des parallèles intéressants entre ces deux personnalités aux multiples talents et dont les existences s'inscrivent précisément dans le même temps: Horace-Bénédict de Saussure, né en 1740, meurt en 1799, tandis que Condorcet vécu de 1743 à 1794.

Premier point commun aux deux hommes: l'appartenance à la communauté des savants. Condorcet était connu en Europe et dans le monde comme l'un des plus grands mathématiciens de son temps. Il fut le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences et poursuivit ses travaux, notamment sur l'application des mathématiques aux sciences sociales, alors même que la politique mobilisait le plus fort de son énergie. Horace-Bénédict de Saussure, de son côté, pratiquait la science en homme de terrain, arpentant les Alpes sans relâche, multipliant les observations dont il espérait tirer une théorie de l'origine de la Terre et des montagnes; il fut en cela un véritable précurseur de la géologie moderne. Mais ses intérêts étaient divers, de la physique à la botanique, en passant par la météorologie, science pour laquelle il inventa plusieurs instruments de mesure tels l'hygromètre à cheveu ou l'héliothermomètre, ancêtre du capteur solaire. Il tenait à vérifier sur place ses hypothèses, ce qui l'entraîna sur les plus hauts sommets et jusqu'à l'intérieur d'une montgolfière au moment même où on la gonflait !

Les deux savants, loin de s'enfermer dans une tour d'ivoire, mirent leurs talents au service du bien public, ceci sur trois plans essentiels.

Au plan politique, il serait injuste de résumer en quelques lignes la carrière de Condorcet. Rappelons seulement que sa foi dans la victoire des Lumières conduit ce marquis à s'engager dans le camp des forces de progrès et fait de lui un député à l'Assemblée Législative, puis à la Convention, où il défend ses idées généreuses, notamment en faveur des juifs et des esclaves des colonies. L'avènement de la Terreur l'oblige à se cacher, jusqu'à ce qu'arrêté, il s'empoisonne dans sa prison. Dans le cadre de la cité de Genève et toutes proportions gardées, Horace-Bénédict de Saussure se bat pour plus de justice en faveur des natifs, ces citoyens de seconde zone, tenus à l'écart du pouvoir par l'oligarchie en place. Lorsque Genève est secouée par les troubles révolutionnaires, il prend une part active à la rédaction d'une constitution nouvelle. Le bref épisode de terreur qui marque l'été 1794 assombrit également la fin de la vie de Horace-Bénédict de Saussure déjà handicapé par les séquelles d'une attaque cérébrale et par la perte de sa fortune.

Sur le plan économique, Condorcet est également actif, dès avant la Révolution. Choisi comme collaborateur par Turgot, alors ministre de Louis XVI, il travaille à l'amélioration des voies de communications fluviales avant d'être nommé inspecteur des Monnaies. Turgot le charge alors de l'étude d'un projet d'unification des poids et mesures. L'éviction du ministre ne lui permet pas de mener à bien cette entreprise qui ne verra le jour qu'après 1789. Dans son activité de député, Condorcet montre des compétences évidentes en matière de finances. Horace-Bénédict de Saussure est lui aussi soucieux du progrès économique de sa cité. En (...), il fonde, avec l'horloger (..) Faizan, la Société des Arts dont l'objectif est d'encourager l'invention et le développement des techniques nouvelles en ouvrant les artisans au progrès des connaissances. L'horlogerie genevoise bénéficiera notamment de l'appui de la Société.

Condorcet et Horace-Bénédict de Saussure se retrouvent enfin, et c'est l'objet de la lettre qu'on lira plus bas, autour de la grande question de l'instruction publique. Tous deux voient dans l'instruction le principal facteur d'évolution des sociétés et tentent de convaincre leurs concitoyens de l'urgence d'une réforme en profondeur de l'institution scolaire. Leurs idées, d'une grande modernité, sont hélas trop en avance sur leur temps pour avoir quelque chance d'être adoptées. A l'époque où il écrit sa lettre à Horace-Bénédict de Saussure, Condorcet est en train de rédiger plusieurs centaines de pages sur les problèmes de l'éducation. Dans ces notes, qui ne seront jamais publiées, il critique de manière virulente l'instruction prodiguées par les jésuites entre les mains desquels il a passé quatre années au cours desquelles s'est très certainement développée sa haine contre les prêtres. Il accuse ces derniers d'obscurantisme et dénonce leur goût des punitions corporelles et leur hypocrisie, en particulier sur le plan de l'éducation sexuelle des adolescents. Elu en 1791 à l'Assemblée législative, il prend en charge le Comité de l'instruction publique qui va

Paris, 4 avril 1774

Condorcet (M. J. A. N. Caritat, Marquis de), né 1743, géomètre, membre de l'Académie des Sciences (et son secrétaire perpétuel), député à la convention; s'empoisonna dans sa prison (mars 1794). (Soumet à l'auteur du plan de réforme pour le Collège de Genève ses idées sur l'instruction et l'éducation de la jeunesse: - très intéressantes)



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Jean-Bernard ROUX
Collège de Saussure
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