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Episode genevois

Ce document a été publié dans le <<Courrier du groupe d'étude du XVIIIe siècle>> No14, à Genève, avril 1996, 8e année.

Bulletin publié par Jacques Berchtold (Rue Henri-Spiess 9, CH-1208 Genève) et Michel Porret (Rue Goetz-Monin 18, CH-1205 Genève)

Note sur un épisode genevois suivie d'une lettre inédite de Condorcet

Dans l'histoire de la pédagogie, le siècle des Lumières joue un rôle fondateur en ce qui concerne non seulement le rêve qui fait de l'éducation la voie royale du perfectionnement individuel et social, mais aussi les paradoxes qui découlent du rapport entre ce rêve et la politique. D'une part, l'éducation peut être au service des besoins politiques, économiques et sociaux tels que le perçoivent les élites, et servir à la formation d'individus adaptés aux régimes et aux circonstances dans lesquels ils naissent. Selon Montesquieu, puisque les lois de l'éducation <<nous préparent à être citoyens, chaque famille particulière doit être gouvernée sur le plan de la grande famille qui les comprend toutes>>.gif Il s'ensuit que ces lois seront différentes dans chaque espèce de gouvernement. L'éducation peut toutefois menacer l'ordre social établi. Ainsi, ayant constaté qu'elle est étroitement liée à la forme du gouvernement, Helvétius observe <<qu'il n'est peut-être pas possible de faire aucun changement considérable dans l'éducation publique, sans en faire dans la constitution même des états>>.gif

Kant s'indignait de ce que, dans l'éducation des enfants, les parents se préoccupent avant tout de leur maison, et les princes, de leurs états, alors qu'elle devrait viser le <<possible meilleur état à venir de l'humanité>>.gif Pour les philosophes, l'éducation devait rendre l'homme capable d'employer son entendement de manière autonome.gif Cette idée suscite un paradoxe: alors même que les Lumières visent à rendre l'éducateur superflu, elles exigent de l'homme qu'il se laisse guider vers l'autonomie.

Les extrêmes en arrivent ainsi à se toucher. Pour transformer l'ordre social, l'éducation doit être réformée; mais pour cela, il faut que la société (son gouvernement ou sa constitution) change de manière à rendre possible la réforme éducative. Dès lors, le but des <<éducations nouvelles>> ne devient-il pas la soumission au régime qui permet son propre renouvellement ? A la Révolution, le projet d'apprendre au peuple la liberté, l'égalité et la fraternité implique la création de nouveaux moyens éducatifs - mais entraîne également la légitimation du pouvoir chargé de les inventer et de les appliquer.gif

Quant à ces nouveaux moyens, on peut les ramener à la primauté des choses sur les mots. Traditionnellement, <<(a)près avoir passé sept ou huit ans à apprendre des mots, ou à parler sans rien dire, on commence enfin, ou on croit commencer, l'étude des choses.>>gif Accompagnées d'un résumé de la psychologie sensualiste (puisque les idées abstraites dérivent des sensations, c'est par celles-ci que l'éducation doit commencer) et d'attaques contre le latin (dont la place dans l'enseignement emblématise tout ce que les philosophes dénoncent), ces paroles constituent le lieu commun de la critique pédagogique des Lumières.gif

Sur le plan conjoint de la politique et de la pédagogie, Genève vécut le conflit des anciens et des modernes à propos de la réforme du Collège. Rappelons que, selon l'esprit de l'Ordonnance de Calvin encore en vigueur au siècle des Lumières, le Collège devait préparer les enfants, de six à quatorze ans, au <<ministère>> et au <<gouvernement civil.>> Au XVIIIe siècle, les effectifs oscillent entre 300 et 500 garçons - environ 15% du total de la classe d'âge. Les plus fortunés étaient instruits dans des pensionnats ou par des précepteurs; l'éducation du reste se limitait le plus souvent à l'alphabétisation (élevée à Genève), prise en charge par une Société des Catéchumènes créée en 1736.gif Rappelons en outre que le XVIIIe siècle genevois est ponctué de troubles suscités par l'opposition du patriciat gouvernant aux revendications d'un parti populaire (formé pour la plupart de Natifs), souhaitant essentiellement accéder à la citoyenneté, c'est-à-dire siéger dans le Conseil général de la République.

A l'époque, Genève reste une <<aristo-démocratie>> (mot de Burlamaqui), dont la réputation varie au cours du siècle: de cité exemplaire des Lumières, elle dégénère, sous la plume du Rousseau des <<Lettres écrites de la montagne>>, en figure de la domination du Souverain par un Petit Conseil d'aristocrates despotes. Les allégories de la fourmilière et de la ruche s'écroulent, l'image de la famille unie sous l'autorité des pères se décompose.gif

C'est dans ce contexte que s'inscrit le débat de 1774 sur la réforme du Collège.gif Cette année-là, Horace-Bénédict de Saussure publie un <<Projet de réforme pour le Collège de Genève>>, dont la finalité dernière est de contribuer à restaurer l'unité de la République.gif Selon lui, l'éducation doit disposer les enfants au gouvernement sous lequel ils doivent vivre; mais lorsque les opinions et <<le genre de vie>> d'une partie considérable de la population est en contradiction avec <<l'Esprit du Gouvernement>>, des troubles se produisent, <<et c'est à l'éducation seule qu'il appartient de réformer ces abus>>(2-3). Du point de vue pédagogique, les propositions du savant sont celles de son siècle: moins de latin, plus d'études <<historiques et physiques>>, des <<exercices moraux>> orientés vers la pratique de la vertu plutôt que vers la mémorisation du catéchisme, le tout commençant non par <<un vain jargon>>, mais par les choses et leurs images.

Outre ses trois <<basses classes>>, où l'on apprend la lecture, l'écriture et l'orthographe, le Collège ne s'accorde <<ni aux lumières du siècle, ni aux fins générales d'une éducation publique>>(5-6). L'évocation du mythe de la Genève républicaine sert ici à réclamer le changement politique: <<Dans une République telle que la nôtre, il faut une éducation qui donne à toute la Jeunesse l'amour de la Patrie, l'unité d'intérêts et l'esprit d'égalité que suppose et qu'exige la nature de notre Gouvernement>>(3). A Genève, constate Horace-Bénédict de Saussure, on souhaite <<établir des liaisons entre tous les Citoyens>>; or, il n'y a qu'une école <<publique et commune>> qui puisse les former et répandre par-tout cet esprit d'égalité et de patriotisme qui est le plus ferme rempart des Républiques"(73-74).gif

Les Représentants accueillent le projet avec enthousiasme; à la tête d'une députation, l'un de leurs chefs, Jacques-François De Luc, remet à Horace-Bénédict de Saussure un <<Remerciement>> de trois pages imprimées; plusieurs brochures et une <<Epître>> anonyme en vers félicitent le savant de son projet. En avril 1774, la <<Correspondance littéraire>> de Grimm en parle en des termes élogieux, mais craint que les patriciens ne veuillent pas instruire le peuple.gif Dans une lettre publiée ci-dessous, un <<jeune géomètre>> du nom de Condorcet dit au Genevois le plaisir qu'il a eu à lire son projet de réforme, lui souhaite <<la gloire et les bénédictions de (ses) citoyens>>, et lui communique certaines observations critiques. Celles-ci ne manquèrent pas à Genève non plus. Dans une <<Remontrance>>, des <<filles>> font grief à Horace-Bénédict de Saussure de ne s'occuper que des garçons, et (citant sa description de la situation genevoise) de ne pas voir que <<(t)oute inégalité entre les deux sexes est une source intarissable de division, de chocs et d'embarras>>(13). Mais ce reproche est modéré par comparaison à ceux de Louis Bertrand dans sa brochure <<De l'Instruction publique>>.

Ce collègue de Horace-Bénédict de Saussure, professeur de mathématiques à l'Académie et membre du conseil des Deux-Cents en 1764, a bien saisi l'enjeu de la réforme proposée, et s'y oppose résolument Pour des raisons psychologiques, certes, puisqu'il est convaincu que <<l'étude des mots mène aux choses>>, et même que <<les langues mortes mènent encore mieux aux choses que les langues modernes>>(12). Comme l'enfance a peu d'idées par elle-même, <<il faut lui en faire acquérir par le secours de la mémoire>>(57): voilà pour le maintien du catéchisme. A cela s'ajoutent des raisons internes: le problème majeur du Collège étant selon Bertrand l'indiscipline, le professeur prône un retour aux châtiments corporels et la construction, dans chaque classe, d'une <<prison pour y enfermer les désobéissants, indociles, négligents et en général ceux qui méritent punition>>(59).

L'opposition de Bertrand au projet de Horace-Bénédict de Saussure donne pleinement raison à Grimm. Ses raisons essentielles sont politiques: la mission du Collège doit rester la formation de jurisconsultes et de théologiens, censés avoir besoin des langues mortes. Quant à ceux voués au commerce, à l'artisanat ou aux beaux-arts, pourquoi ne pas leur consacrer un collège séparé, limité à des classes de lecture, d'écriture, d'orthographe, d'arithmétique, de géographie et de dessin ? Il faut, en somme, donner à ceux qui ne gouverneront pas un métier et la possibilité de s'enrichir: il n'en seront que plus patriotes et intéressés au maintien de l'ordre politique (36). <<Je ne vois,>> dit Bertrand à son collègue, <<que la législation de Sparte où vous puissiez avoir puisé vos idées d'Education Publique>>(33): la remarque a valeur d'accusation, tant le nom de la république antique évoquait la fraternité des citoyens plutôt que le paternalisme des gouvernants.gif

Dans les longs <<Eclaircissements>> par lesquels Horace-Bénédict de Saussure répond à Bertrand, il aborde bien entendu des questions psychologiques et pédagogiques. Mais le fond du débat reste politique: les langues mortes, dit-il, ne sont pas nécessaires au gouvernement civil; au contraire, pour préparer les enfants à celui-ci, <<il faut pourvoir à l'éducation de ceux qui n'apprennent ni grec ni latin>>(3-4). Un collège spécial ne constituerait qu'<<une nouvelle ligne de séparation entre des Concitoyens>>, donc <<un nouvel et puissant obstacle à la bonne harmonie et à la concorde>>(57). Loin de nuire au peuplegif en le détournant de son travail, l'éducation assure son perfectionnement intellectuel et par conséquent moral (72). Or, ce sont les lumières ainsi répandues <<qui empêchent les Gouvernements de redevenir oppresseurs et sanguinaires>>(80).

Genève attendra la fin de l'Ancien régime en 1792 pour que le programme du Collège commence à changer dans le sens que proposait Horace-Bénédict de Saussure... et le système secondaire dans son ensemble, à évoluer vers une différenciation institutionnelle et sociale qui ressemble fort à celle que souhaitait Bertrand. Entre-temps, rien n'empêchait l'auteur de l'<<Epître>> à l'illustre Horace-Bénédict de Saussure de chanter:

Les Genevois instruits comme un peuple de frère

Pourront à l'avenir couler des jours prospères;

Chez ce peuple éclairé, l'aimable égalité

Fixera l'union, la paix, la liberté.



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Jean-Bernard ROUX
Collège de Saussure
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