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Agenda

ou Tableau Général des Observations et des Recherches dont les résultats doivent servir de base à la théorie de la terre.

Introduction.

§. 2304. Lorsqu'on doit contempler des objets aussi compliqués que ceux qu'il faut étudier pour fonder sur l'observation les bases de la théorie de la terre, il est indispensable de se former à l'avance un plan, de se prescrire un ordre, et de minuter, pour ainsi dire les questions que l'on veut faire à la nature.

<<Comme le géologue observe et étudie pour l'ordinaire en voyageant, la moindre distraction lui dérobe, et peut-être pour toujours, un objet intéressant. Même sans distraction, les objets de son étude sont si variés et si nombreux, qu'il est facile d'en omettre quelques-uns. souvent une observation qui paroit importante, s'empare de toute l'attention et fait oublier les autres. d'autres fois le mauvais temps décourage, la fatigue ôte la présence d'esprit; et les négligences, qui font les effets de toutes ces causes, laissent après elles des regrets très vifs et forcent même assez souvent à retourner en arrière; au lieu que si l'on a un agenda sur lequel on jette de temps en temps les yeux, on retrace à son esprit toutes les recherches dont on doit s'occuper. Cet agenda, borné d'abord, s'étend et se perfectionne dans la proportion des idées que l'on acquiert, et peut servir même à des voyageurs, qui, sans être versés dans la géologie, veulent rapporter de leurs voyages des observations utiles à ceux /.../>>

Du Camp de l'Alpe del Pedriolo[1] ce vendredi 30 [juillet] au soir 1789.

Pour aujourd'hui, ma chère femme, je ne te ferai pas une longue lettre. Nous revenons, Théo et moi, très bien portants, mais un peu fatigués d'une course que nous venons de faire sur une des basses cimes du Mont-Rose. Je ne t'avais point nommé cette montagne quoique le désir de l'observer fût le principal motif de mon voyage, parce que j'avais craint que tu ne crusses que j'allais vouloir parvenir à la plus haute cime qui est vierge encore, qui le sera, je crois comme ton amie Mlle Maurice, éternellement. Je n'en avais point la pensée; je n'ai même pas voulu d'une autre de ses cimes accessibles, et plus haute que celle où je suis allé, parce qu'on en disait l'accès un peu scabreux. J'en ai choisi une charmante, pas guère plus haute que le Buet. Nous y sommes montés aujourd'hui(2). Nous avons vu d'un côté l'Italie, le Lac Majeur, le Tessin, le Naviglio Grande, tous les royaumes du monde et leur gloire, mais les villes comme Milan, Parie, n'étaient pas visible à cause d'un peu e vapeur. De l'autre côté nous avions toute l'enceinte du Mont-Rose, car, en le voyant, j'ai trouvé son étymologie; il est fait exactement comme une rose simple, de hautes cimes tout autour d'un grand espace rempli de beaux pâturages. Sa structure et sa composition dont je ne te donnerai pas les détails, m'ont infiniment intéressé et confirment parfaitement la théorie que j'ai donnée de la formation des granits.

C'est peut-être, dans ce genre, la course la plus instructive que j'aie faite. Nous sommes dans nos tentes, où nous couchâmes déjà hier au soir; non point, comme au Col du Géant, dans un séjour de détresse, mais dans des prairies délicieuses quoique extrêmement élevées, un gazon plus fin et plus ras que le gazon anglais le mieux tenu, mais émaillé, à la lettre émaillé des fleurs les plus brillantes. Hier, quand nos tentes furent tendues et avant qu'on eût foulé le gazon, il semblait que c'était un tapis anglais, fond vert et à mille fleurs, qui en couvrait le parquet. Après avoir bien dormi, comme je l'espère, nous redescendrons demain à Macugnaga, où j'espère recevoir après-demain de tes nouvelles, et puis tous nos pas seront dirigés vers Genève et j'espère toujours ne point passer le terme des cinq semaines, qui me paraissent, en vérité, déjà bien longues. Mais tout ce retour se fera à mulet dans des routes battues et nous ne monterons plus de montagnes hors de la route.

Lettre envoyée par Horace-Bénédict de Saussure à sa femme Albertine lors de son voyage au Mont-Rose.



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Jean-Bernard ROUX
Collège de Saussure
Messages à: Jean-Bernard Roux