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Le Col du Géant

Au Col du Géant ce jeudi, 30 juillet 1788.

Je t'envoie Jacques[2], mon bon ange, pour te porter la nouvelle de notre heureuse arrivée au Col du Géant, où est notre cabane, dans la situation la plus magnifique du monde. Nous partîmes hier matin de Chamouni, nous passâmes par Montenvers et nous vînmes coucher au fond du glacier: tes soeurs voient d'ici l'endroit où nous avons couché[3]. Ce matin à 5 h. 1/2, nous en sommes partis et nous sommes arrivés à notre cabane à midi et demi. Nous avons eu quelques mauvais pas, quelques pentes rapides, mais sans aucun accident et nous n'avons rien à craindre pour le retour, parce que nous nous sommes décidés à revenir par Courmayeur. C'est un peu plus long, mais sans fatigue et sans aucune espèce de danger; il n'y a ni neiges, ni rochers, tout de pierre roulées. M.IIIII[4], le plus maladroit des amateurs de montagnes, a fait cette descente de nuit, est tombé 500 fois et ne s'est pas fait une égratignure. Ainsi n'ayez aucune inquiétude quelconque sur notre retour. Je ne te trompais point quand je te disais qu'il n'y avait aucun danger pour venir ici; mais la petite quantité de neiges qui sont tombées cet hiver a forcé à prendre un chemin différent qui, sans être réellement dangereux, présentait pourtant quelques difficultés, qui seront plus grandes dans 7 ou 8 jours; c'est ce qui fait que ma haute prudence m'a décidé à revenir par Courmayeur. Ces petites difficultés que nous avons rencontrées ont été pour moi le sujet d'une très grande satisfaction, par la manière dont Théodore s'en est tiré sans sourciller, sans broncher, et sans que la rareté de l'air l'ait incommodé le moins du monde. Je suis donc aussi satisfait que je puisse l'être, relativement aux premières difficultés que nous avions à surmonter.

J'ai voulu t'écrire parce que nous n'avions qu'un moment. Jacques, qui est venu avec nous, repart à l'instant même et j'ai pensé que ce moment je l'emploierais mieux que Théodore, et que je pourrais le louer tout à mon aise.

Je dois te dire aussi qu'Etienne[5] va comme un cerf dans les montagnes, pour le moins aussi bien que Têtu et que, presqu'à tous égards, je suis très content de lui.

Adieu, mon bon ange, c'est au moins quelque chose que de tirer quelque profit de cette absence, qui se perdait en pure perte quand j'étais là-bas à languir à Chamouni. Tu excuseras le barbouillage et de la plume et du style, mais c'est bien quelque chose que d'écrire tant bien que mal au moment de cette arrivée; mais tu connais le coeur de ton mari et, dès que tu le sais vivant, tu sais qu'il t'aime autant qu'on peut aimer. Mille tendresses à tes soeurs et à mes enfants.

P.S. J'ai débaptisé cette montagne et lui ôterai le nom de Tacul qui est à 7 lieues de là, tandis qu'il y a tout auprès la magnifique Aiguille du Géant, que l'on voit depuis Genthod. Tous les guides ont approuvé ce changement; il faudra donc le désapprendre à Coco[6] et qu'il ne dise plus que le grand-papa est au Tacul.

Lettre envoyée à Albertine par Horace-Bénédict de Saussure dès son arrivée au Col du Géant.

HBS010

Vue de l'Aiguille du Géant prise du côté de l'Ouest derrière les Tentes. a. Aiguille du Géant. b. Aiguille marbrée. c. Pinte du Glacier du côté de Courmayeur.



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Jean-Bernard ROUX
Collège de Saussure
Messages à: Jean-Bernard Roux