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La maison d'Horace-Bénédict de Saussure est assiégée

On connaît le siège qu'Horace-Bénédict de Saussure subit dans sa maison, à la Tertasse, en juillet 1782, par le récit qu'en fait une voisine, Esther Terroux, à une amie à qui elle écrit.

Mardi matin,

Je ne sais, mon ange, si je dois entreprendre de t'écrire, si je le pourrai faire avec assez de présence d'esprit pour te donner les détails que tu me demandes. Hélas, que veux-tu savoir de cette malheureuse ville? Tout en est triste et déchirant /.../

Ces deux journées /.../ ont été remplies de trouble et d'alarme bien fondée pour ta pauvre amie. Celle du dimanche, comme tu parais le savoir, fut entièrement troublée par les alarmes du dehors et les Citoyens ne furent pas longtemps sans prendre leurs mesures et leurs précautions. De là, les portes fermées, la Générale qui battit pour faire armer tout le monde, au moins tous les Représentants, les Corps de garde placés, les factionnaires postés, enfin tout l'appareil d'une nouvelle prise d'arme et, de plus, de fréquentes rondes à cheval et des patrouilles successives.

/.../ nous avions de plus à la maison vis-à-vis deux fonctionnaires qui semblaient la suspecter étrangement /.../ car, par une fatalité qui semble nous suivre, notre quartier ou ce qui nous avoisine nous tient plus particulièrement dans la crainte et la gêne. Il faut te mettre au fait pour te faire juger des justes sujets de peine où nous tient la maison de notre voisin De Saussure.

Tu apprendras sûrement que l'on fit hier une visite d'armes chez tous les Constitutionnaires aisés pour les leur ôter. Hé bien, beaucoup de la maison ayant prévu le moment avaient formé le plan de les soustraire, ou de les défendre si l'on était forcé. Notre voisin était dans cette résolution, en conséquence, à la première sommation que l'on lui a faite, il n'a point ouvert sa porte. Ce qui lui en attiré une seconde plus pressante; enfin, les menaces ont succédé, et on a parlé de canon pour le forcer, plus une compagnie voulait investir sa maison, et la fureur et les menaces étaient à leur comble. Tout cela se passa devant sa porte, sous nos fenêtres, et nous voyions arriver le moment où, la porte enfoncée, il y aurait une action ou plutôt un massacre. Quel danger pour un homme aussi essentiel, aussi estimable, mais qui se trouve engagé aussi fortement dans le parti. Nos voeux, nos prières, nos larmes étaient toutes pour lui dans ce moment /.../ je ne sais si tu as remarqué une petite grille que l'on a mise à la porte, par laquelle on demande à voir et à parler à ceux qui ont quelque chose à faire ou à dire dans cette maison: après avoir, comme je te l'ai dit, menacé des plus grandes violences, on prit le parti le plus sûr de la bloquer. Ainsi, on a placé un corps de garde à la Tertasse, d'où l'on détache les factionnaires à toutes les avancées possibles, même jusqu'à la maison Gallatin, qu'on suppose lui communiquer. Leur consigne /..?../ porte de ne laisser entrer ni sortir personne, ni paraître aux fenêtres qui que ce soit.

Hier, toute l'après-midi se passa en pourparlers de ses amis qui allaient à la grille pour /..?../, je crois, de céder en ouvrant la porte. Si l'on avait pu s'amuser ç'aurait été de voir les plus graves personnages mettre leurs yeux ou leurs oreilles après avoir sonné dans cette grille, et Mr. le maître venait leur parler. Mais toujours le chef de poste présent qui écoutait de toutes ses oreilles faisant écarter tout le monde /.../. Nous vîmes Monsieur le Premier avec son huissier venir comme les autres à la grille, et demandant apparemment d'entrer. Car un moment après l'on entrouvit la porte pour son passage et on la referma aussitôt au grand chagrin de tous les curieux qui, parmi le peuple, croient cette maison remplie de monde et de choses capables de soutenir un siège. Nous attendions le résultat de cette conférence impatiemment. Elle fut d'une heure et ne produisit aucun changement /.../

Juge quelle détresse pour une maison aussi nombreuse, car plusieurs ménages de femmes s'y sont retirées, se croyant plus en sûreté /.../. Enfin, j'ignore combien elle tiendra et le temps que peut durer cette situation critique, quelle peut être la fermeté et la résistance de cet homme si décidé . /.../

BPU, Ms Esther Terroux

Mercredi matin

/..../ Je ne puis, chère amie, t'entretenir d'autres choses que de la résistance de cette maison et des efforts pour en triompher. Toute la ville s'en occupe et l'on oublie qu'il a d'autres craintes et d'autres dangers. /..../ Je crois t'avoir dit hier qu'elle était investie et bloquée. Mais l'on voulait qu'après un terme de 24 heures que l'on lui donnât pour se décider, il céda enfin, ouvrit les portes et laissa faire une visite exacte des armes, et du monde qu'il renfermait, lui promettant de plus qu'il serait libre, lui, sa famille, de sortir avec ses effets, et que pour les gens qui pouvaient être suspects, on leur donnerait sûreté en les faisant sortir de la ville. Il ne crût pas devoir accepter ses conditions, ne voulant pas plier, et se faisant une loi de ne pas exposer ceux qui en toute confiance s'étaient livrés à lui pour seconder sa défense au cas qu'on l'attaquât.

Il y eut en conséquence des allées, des venues, des préparatifs, la Garde renforcée, et en bonne posture de défense. Il y eut un moment que l'on crût décisif pour lui, pour notre maison, tout le monde obligé de quitter ses fenêtres, craignant que les gens du dedans ne fissent feu depuis là. Je ne pourrais jamais, non, jamais, dépeindre, exagérer les moments affreux que nous passâmes, craignant pour nous, mais plus encore pour tant de braves gens qui seraient exposés à une attaque aussi chaude. Car on parlait de canon. On vint même avec des planches, des haches, pour escalader la maison. Tout était prêt , et comme impatient de monter à l'assaut /.../. /...................../ Le terme de 24 heures est expiré et l'on ne fait aucun mouvement extraordinaire /.../.

BPU, Ms Esther Terroux

Extraits de lettres qu'Esther Terroux - une voisine dont la maison se trouve vis-à-vis de celle de Saussure - écrit à une amie, et dans lesquelles elle retrace les événement dont elle est le témoin. Genève, BPU, Ms Esther Terroux

Un accord finira par s'établir entre Horace-Bénédict de Saussure et ses assiégeant, et le siège sera levé. Le danger passé, de Saussure reçoit cette lettre d'un de ses amis, Marc Auguste Pictet, de Cartigny:

<<Si je suis peut-être un des derniers à vous témoigner, Monsieur, tout le plaisir que j'ai ressenti vous sachant libre et hors de tout danger, je n'en suis pas moins un de ceux qui éprouvaient le plus vivement les inquiétudes et les angoisses que les suites possibles du système de défense que vous avez adopté donnaient à tous ceux qui vous sont attachés. Ce n'est ni le lieu ni le moment de discuter si le parti que vous avez pris était le meilleur, et si dans le jeu immense que vous jouiez, votre espérance égalait votre mise; le succès vous a d'ailleurs si pleinement et si glorieusement justifié que j'aurais fort mauvaises grâce à traiter tout froidement cette matière, mais dans dix ans d'ici nous en deviserons, si vous le voulez, assis sur quelque cime des Alpes, et vous conviendrez peut-être alors que je n'avais pas si tort en désirant comme je le faisais dans un moment bien critique, d'avoir à moi seul toute l'éloquence des orateurs de tous les temps, pour faire quelqu'impression sur vous, au lieu que je ne remportai de la courte entrevue du guichet (je me la rappellerai longtemps) que le chagrin d'avoir échoué et un redoublement de crainte sur les suites de votre persévérance.

Enfin, ces moments sont passés et je les relègue dans la classe de ces mauvais songes qui rendent le réveil mille fois plus doux. /...(je dois dire encore avec le Docteur Pangloss que tout est pour le mieux, car puisqu'il fallait un triomphe et que le pavé de Genève fut couvert de soldats, c'est encore un grand bonheur qu'il n'ait pas été teint du sang des Genevois.

Voilà le remède administré, la crise faite, il s'agit à présent de diriger la convalescence de notre pauvre République, de manière à lui épargner des rechutes, à fermer des plaies qui saignent encore, et à lui rendre la santé brillante dont elle jouissait une fois; si j'ai appris avec plaisir que vous étiez une des personnes chargées de cette besogne difficile et délicate, j'ai prévu d'un autre côté avec chagrin qu'elle allait probablement suspendre vos occupations philosophiques et peut-être même, que sait-on ?, vous les faire perdre de vue et j'avoue que cette idée m'a fait plus de peine que l'autre ne m'a fait de plaisir. /......................./.

BPU, Ms de Saussure 3.



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Jean-Bernard ROUX
Collège de Saussure
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